Le Mensonge d'Ulysse

Paul Rassinier

   

 

7

 

La littérature concentrationnaire

 

[page 113]


En politique, les camps de concentration allemands sont dépassés. En littérature, ils sont "usés". Cédant comme à une injonction occulte et franchissant allégrement les étapes, l'opinion en est aux camps russes.

Parfaitement conscient de cet état de fait, j'ai cependant tout récemment publié sur le régime concentrationnaire hitlérien, un témoignage rigoureusement limité à mon expérience personnelle. Bien entendu, j'arrivais avec quelque retard et c'est surtout ce qu'on a souligné. Aujourd'hui, je récidive sous une autre forme: on ne manquera pas de dire que je m'entête inconsidérément et à contre-courant. Il convient, en conséquence, qu'avant toute chose, je fasse amende honorable.

Au camp même, toutes les conversations que nos rares instants de répit nous permettaient, étaient centrées sur trois sujets : la date probable de la cessation des hostilités et nos chances individuelles ou collectives d'y survivre, des recettes de cuisine pour les lendemains immédiats, et ce qu'on pourrait appeler les "potins" du camp, si le mot avait quelque rapport avec la tragique réalité qu'il désigne. Aucun des trois ne nous offrait de très grandes possibilités de nous évader de notre condition du moment. Tous trois, par contre, séparément ou ensemble, selon le temps dont nous disposions pour faire le tour de notre univers restreint, nous y ramenaient à la moindre tentative, par le truchement d'un "Quand on racontera ça...", prononcé sur un ton et ponctué dans les regards d'une telle lueur que j'en étais effrayé. Avouant en quelque sorte mon impuissance à élever ces rapides prises de conscience au-dessus de l'ambiance, [page 114] je me repliais alors sur moi-même et me transformais en témoin obstinément silencieux.

D'instinct, je me trouvais reporté au lendemain de l'autre guerre, aux anciens combattants, à leurs récits et à toute leur littérature. A n'en pas douter cette après-guerre aurait, au surplus, des anciens prisonniers et des anciens déportés qui réintégreraient leurs foyers avec des souvenirs plus horribles encore. La voie me paraissait libre devant l'anathème et l'esprit de vindicte. Dans la mesure où il m'était possible d'abstraire mon sort personnel du grand drame qui se jouait, tous les Montaigus, tous les Capulets, tous les Armagnacs et tous les Bourguignons de l'Histoire, reprenant tous leurs démêlés par le commencement, se mettaient à danser devant mes yeux, une sarabande effrénée, sur une scène agrandie à l'échelle de l'Europe. Je ne parvenais pas à me représenter que la tradition de haine en train de naître sous mes yeux, pût être endiguée quelle que soit l'issue du conflit.

Si je tentais d'en mesurer les conséquences, il me suffisait de penser que j'avais un fils pour arriver, non seulement à me demander s'il ne vaudrait pas mieux que personne ne revînt, mais encore à espérer que les instances supérieures du IIIe Reich prendraient assez tôt conscience qu'elles ne pouvaient plus obtenir de pardon qu'en offrant, dans un immense et affreux holocauste, ce qui resterait de la population des camps, à la rédemption de tant de mal. Dans cette disposition d'esprit, j'avais décidé, si je revenais, de prêcher d'exemple; et juré de ne jamais faire la moindre allusion à mon aventure.

Pendant un temps qui me paraît très long, même après coup, j'ai tenu parole: ce ne fut pas facile.

D'abord, j'eus à lutter contre moi-même. A ce propos, je n'oublierai jamais une manifestation que, dans les tout premiers temps, les déportés avaient organisée à Belfort pour marquer leur retour. Toute la ville s'était dérangée pour venir entendre et recueillir leur message. L'immense salle de la Maison du Peuple était pleine à craquer. Devant, l'esplanade était noire de monde. On avait dû installer des haut-parleurs jusque dans la rue. Mon état de santé ne m'ayant permis d'assister à cette manifestation, ni comme orateur, ni comme auditeur, ma peine était grande. Elle fut plus grande encore le lendemain, quand les journaux locaux m'apportèrent la preuve qu'avec tout ce qui avait été dit, il était absolument impossible de construire un message valable. Mes appréhensions du camp étaient justifiées. La [page 115] foule, d'ailleurs ne fut pas dupe : jamais plus, dans la suite, on ne put la rassembler dans le même dessein.

Il fallut aussi lutter contre les autres. Où que j'aille il se trouvait toujours entre la poire et le fromage, ou devant la tasse de thé, une perruche distinguée en mal d'émotions rares ou un ami bienveillant qui croyait me rendre service en attirant l'attention sur moi, pour amener la conversation sur le sujet : Est-il vrai que ?... Croyez-vous que ?... Que pensez-vous du livre de ?... Toutes ces questions, quand elles n'étaient pas inspirées par une curiosité malsaine, trahissaient visiblement le doute et le besoin de confrontation. Elles m'excédaient. Systématiquement, je coupais court, ce qui n'allait pas sans provoquer, parfois, des jugements sévères.

Je m'en rendais compte et, s'il arrivait que j'en éprouvasse quelque ressentiment, j'en rendais responsables mes compagnons d'infortune, rescapés comme moi, qui n'en finissaient pas de publier des récits souvent fantaisistes dans lesquels ils se donnaient volontiers des allures de saints, de héros ou de martyrs. Leurs écrits s'amoncelaient sur ma table comme autant de sollicitations. Convaincu que les temps approchaient où je serais contraint de sortir de ma réserve et de faire perdre moi-même à mes souvenirs leur caractère de sanctuaire interdit au public, je me suis, plus d'une fois, surpris à penser que le mot attribué à Riera et selon lequel, après chaque guerre, il faudrait impitoyablement tuer tous les anciens combattants, méritait plus et mieux que le sort d'une boutade.

Un jour, je me suis aperçu que l'opinion s'était forgée une idée fausse des camps allemands, que le problème concentrationnaire restait entier malgré tout ce qui en avait été dit, et que les déportés, s'ils n'avaient plus aucun crédit, n'en avaient pas moins grandement contribué à aiguiller la politique internationale sur des voies dangereuses. L'affaire sortait du cadre des salons. J'eus soudain le sentiment qu'à m'obstiner, je me ferais le complice d'une mauvaise action. Et, d'un seul trait, sans aucune préoccupation d'ordre littéraire, dans une forme aussi simple que possible, j'écrivis mon Passage de la Ligne, pour remettre les choses au point et tenter de ramener les gens, à la fois au sens de l'objectivité, et à une notion plus acceptable de la probité intellectuelle.

Aujourd'hui, les mêmes hommes qui ont présenté les camps de concentration allemands au public, lui présentent les camps russes et tendent les mêmes pièges sous ses pas. De cette entreprise est déjà née, entre David Rousset, d'une part, Jean-Paul Sartre et Merleau-Ponty, de l'autre, une [page 116] controverse dans laquelle tout ne pouvait qu'être faux puisqu'elle repose essentiellement sur la comparaison entre les témoignages peut-être inattaquables -- je dis : peut-être -- des rescapés des camps russes et ceux qui ne le sont, à coup sûr pas, des rescapés des camps allemands... Sans doute n'y a-t-il aucune chance de replacer cette controverse sur les voies qu'elle aurait dû emprunter. Les jeux sont faits : les antagonistes obéissent à des impératifs beaucoup plus catégoriques que la nature même des choses dont ils disputent.

Mais il n'est pas interdit de penser que les discussions de l'avenir autour du problème concentrationnaire, gagneraient à prendre leur départ dans une reconsidération générale des événements dont les camps allemands furent le théâtre, à travers la foule des témoignages qu'ils ont suscités. Au stade de la conviction, cette idée me faisait une obligation de réunir et de publier les premiers éléments de cette reconsidération. Ainsi s'explique et se justifie ce Regard sur la Littérature concentrationnaire.

Le lecteur comprendra maintenant que si, après avoir tant tardé à parler, je tente encore, alors que tout le monde s'est tu, et qu'il semble bien que personne n'ait plus rien à dire, de rajeunir un sujet, à mes yeux prématurément vieilli, je puisse me croire en droit de lui demander le bénéfice des circonstances atténuantes et que ce soit mon premier soin.

* * *

L'expérience des anciens combattants, si fraîche encore, pour avoir été gratuite, n'en offre pas moins la possibilité d'un parallèle que je crois probant.

Ils étaient revenus avec un grand désir de paix, jurant par tous les saints qu'ils mettraient tout en oeuvre pour que ce fût la "der des der". On leur en sut un gré, on leur en témoigna une reconnaissance qui n'allaient pas sans une certaine admiration. Dans la joie et dans l'espoir, dans l'enthousiasme, toute une Nation leur fit un accueil affectueux et confiant.

A la veille de cette guerre cependant, ils étaient très discutés. Leurs témoignages étaient abondamment commentés dans des sens divers, et le moins qu'on en puisse dire, c'est que l'opinion n'était pas tendre pour eux, si peu qu'ils s'en soient aperçus ou souciés. Souvent même, elle fut injuste. Si elle faisait le départ entre leurs discours et leurs récits, [page 117] elle n'en prononçait pas moins, sur les uns et sur les autres, des jugements définitifs qui se rejoignaient dans la désinvolture. Elle ricanait des premiers, qu'il s'agît de l'inévitable radoteur -- c'était le mot qu'elle employait -- dont les souvenirs embouteillaient toutes les conversations, ou des leaders des associations départementales et nationales, dont la mission semblait être limitée à la revendication dominicale. Sur les seconds, elle était tout aussi catégorique, et il n'était qu'un témoignage qu'elle reconnût : Le Feu, de Barbusse. Quand, dans ses rares moments de bienveillance, il lui arriva de faire une exception, ce fut pour Galtier-Boissière et pour Dorgelès, mais à un autre titre : en raison de son pacifisme gouailleur et impénitent pour l'un, de ce qu'elle prit pour du réalisme chez l'autre.

Qui dira les raisons exactes de ce retournement ?

A mon sens, elles s'inscrivent toutes dans le cadre de cette vérité générale: les hommes sont beaucoup plus préoccupés par l'avenir qui les aspire, que par le passé dont ils n'ont plus rien à attendre, et il est impossible de figer la vie des peuples sur un événement aussi extraordinaire soit-il, à plus forte raison sur une guerre, phénomène qui tend à se banaliser et qui se démode, en tous cas, très rapidement dans les caractères qui lui sont propres.

A la veille de 1914, mon grand-père qui n'avait pas encore digéré la guerre de 1870, la racontait à longueur de dimanche, à mon père qui baillait d'ennui. A la veille de 1939, mon père n'avait pas encore fini de raconter la sienne et, pour ne pas être en reste, chaque fois qu'il l'abordait, je ne pouvais m'empêcher de penser que du Guesclin, surgissant parmi nous avec la fierté des exploits qu'il tirait de son arbalète, n'eût pas été plus ridicule.

Ainsi les générations s'opposent-elles dans leurs conceptions. Elles s'opposent aussi dans leurs intérêts. Ceci m'amène à dire, pour le détail, qu'entre les deux guerres, celles qui montaient eurent le sentiment qu'il leur était impossible de tenter le moindre élan vers la réalisation de leur destin, sans se heurter à l'ancien combattant, à ses prétentions, à ses droits préférentiels. On lui avait reconnu "des droits sur nous". Il en profitait pour en réclamer sans cesse d'autres. Or, il est des droits que même le fait d'avoir souffert une longue guerre et de l'avoir gagnée ne confère pas, notamment celui d'être seul déclaré apte à construire une paix, ou celui, plus modeste, de passer devant le mérite, qu'il s'agisse d'un bureau de tabac, d'un emploi de garde-champêtre ou d'un concours d'agrégation.

[page 118]

Le divorce fut consommé sans espoir de retour, dans les années 30, avec la crise économique. Il s'aggrava, vers 1935, de l'oubli par les uns, de leurs serments du retour, de l'extrême facilité avec laquelle ils acceptèrent l'éventualité d'une nouvelle guerre et de la volonté de paix des autres. C'est encore une loi de l'évolution historique, que les jeunes générations sont pacifistes, que c'est par elles, qu'au long des siècles, l'humanité s'affermit progressivement dans la recherche de la paix universelle, et que la guerre est toujours, dans une certaine mesure la rançon de la gérontocratie.

Ceci étant avancé avec la réserve qui convient, il semble bien, tout de même, que les anciens combattants aient commis une erreur d'optique doublée d'une faute de psychologie. En tout état de cause, après vingt années d'une agitation tenace et ininterrompue, les problèmes de la guerre et de la paix, n'ayant été qu'à peine effleurés, restaient entiers. Il est une justice, cependant, qu'il leur faut rendre: ils ont raconté leur guerre, telle qu'elle fut. Pas un mot qu'à les lire ou à les entendre, on ne sentit profondément vrai ou pour le moins, vraisemblable. On n'en saurait dire autant des déportés .

Les déportés, eux, revinrent avec la haine et le ressentiment sur la langue ou sous la plume. Ils commirent, certes, la même erreur d'optique, la même faute de psychologie que les anciens combattants. En plus, ils n'étaient pas guéris de la guerre et ils réclamaient vengeance. Souffrant d'un complexe d'infériorité -- pour parler à 40 millions d'habitants, ils ne se trouvaient qu'à peine 30.000 et dans quel état! -- pour inspirer plus sûrement la pitié et la reconnaissance, ils se mirent à cultiver l'horreur à plaisir, devant un public qui avait connu Oradour et qui voulait toujours plus de sensationnel.

L'un excitant les autres, ils furent pris comme dans un engrenage et ils en arrivèrent progressivement, à leur insu pour certain, sciemment pour le plus grand nombre, à noircir encore le tableau. Ainsi en avait-il été d'Ulysse qui travaillait dans le merveilleux et qui, au long de son voyage, ajoutait chaque jour une aventure nouvelle à son odyssée, autant pour satisfaire au goût du public de l'époque que pour justifier sa longue absence aux yeux des siens. Mais si Ulysse réussit à créer sa propre légende et à fixer sur elle l'attention de vingt-cinq siècles d'Histoire, il n'est pas exagéré de dire que les déportés échouèrent.

Tout alla bien dans les tout premiers temps de la Libération. On ne pouvait pas, sans courir le risque d'être [page 119] suspecté, discuter leurs témoignages et, si on l'avait pu, on n'en aurait pas eu le goût. Mais, lentement et comme dans le silence d'une conspiration, la vérité prit sa revanche. Le temps aidant et le retour à la liberté d'expression dans des conditions de plus en plus normales de vie, elle éclata au grand jour. On put écrire, avec la certitude de traduire le malaise commun et de ne pas tromper :

  • "A beau mentir qui vient de loin... J'ai lu de nombreux récits de déportés : toujours, j'ai senti la réticence ou le coup de pouce. Même David Rousset, par moments, nous égare : il explique trop."

    Abbé Marius PERRIN,
    Professeur à la Faculté catholique de Lyon.
    (
    Le Pays Roannais, 27 octobre 1949)

ou encore :

  • "La Dernière Etape est un film imbécile ou raté"
    Robert PERNOT,
    (
    Paroles françaises, 27 novembre 1949)

toutes choses que personne n'eût jamais osé, même penser du Feu, des Croix de Bois, de La Grande Illusion, de A l'Ouest rien de nouveau, ou de Quatre de l'Infanterie.

Les anciens combattants mirent quinze ans à perdre leur crédit devant l'opinion : il en fallut moins de quatre aux déportés, cependant mieux armés, pour brûler tous leurs vaisseaux. A cette différence près, leur sort politique fut commun.

Telle est l'importance de la vérité en Histoire.

* * *

 

Je voudrais encore conter une petite anecdote personnelle qui est typique en ce qu'elle dit la valeur toute relative, qu'il faut accorder aux témoignages en général.

La scène se passe devant une cour de Justice, en automne 1945. Une femme est au banc des accusés. La Résistance, qui la soupçonnait de collaboration, n'a pas réussi à l'abattre avant l'arrivée des Américains, mais son mari est tombé sous une rafale de mitraillette, au coin d'une rue sombre, un soir de l'hiver 1944-1945. Je n'ai jamais su ce qu'avait fait le couple, sur lequel j'avais entendu avant mon arrestation, les plus invraisemblables ragots. De retour, pour en avoir le coeur net, je me suis rendu à l'audience.

Dans le dossier il n'y a pas grand-chose. Les témoins n'en sont que plus nombreux et plus impitoyables. Le principal [page 120] d'entre eux est un déporté, ancien chef de groupe de la Résistance locale -- qu'il dit ! Les juges sont visiblement gênés par les accusations qui viennent de la barre et dont la consistance leur paraît très discutable.

L'avocat de la défense cherche une faille dans les dépositions.

Arrive le principal témoin. Il explique que des membres de son groupe ont été dénoncés aux Allemands et que ce ne peut être que par l'accusée et son mari, lesquels vivaient dans leur intimité et connaissaient leurs activités. Il ajoute qu'il a vu lui-même l'accusée en conversation aimable et peut-être galante avec un officier de la Kommandantur qui logeait sur une cour, derrière la boutique de ses parents, qu'ils échangeaient des papiers, etc.

L'AVOCAT. -- Vous fréquentiez donc cette boutique?
LE TEMOIN. -- Oui, justement pour surveiller ce commerce.
L'AVOCAT. -- Pouvez-vous en faire la description?
(Le témoin se prête au jeu de très bonne grâce. Il place le comptoir, les rayons, la fenêtre du fond, dit les dimensions approximatives, etc. toutes choses qui ne soulèvent aucun incident).
L'AVOCAT. -- Par la fenêtre du fond qui donne sur la cour, vous avez donc vu l'accusée et l'officier échanger des papiers.
LE TEMOIN. -- Exactement.
L'AVOCAT. -- Vous pouvez alors préciser où ils se trouvaient dans la cour et où vous vous trouviez dans la boutique ?
LE TEMOIN. -- Les deux complices étaient au pied d'un escalier qui conduit à la chambre de l'officier, l'accusée accoudée à la rampe, son interlocuteur très proche d'elle, ce qui donne à penser...
L'AVOCAT. -- Ceci me suffit. (S'adressant à la Cour et tendant un papier) : Messieurs, il n'y a aucun endroit d'où l'on puisse voir l'escalier en question : voici un plan des lieux établi par un géomètre-expert.
(Sensation. Le Président examine le document, le passe à ses assesseurs, reconnaît l'évidence, puis, au témoin) :
-- Vous maintenez votre déposition ?
LE TEMOIN. -- C'est-à-dire que... Ce n'est pas moi qui ai vu... C'est un de mes agents qui m'avait fourni un rapport sur ma demande... Je...
LE PRESIDENT (sec). -- Vous pouvez disposer.

La suite de l'affaire n'a aucune importance puisque le [page 121] témoin n'a pas été arrêté en pleine audience pour outrage à magistrat ou faux témoignage, et puisque l'accusée, ayant reconnu qu'elle suivait les cours de l'Institut franco-allemand, ce qui avait créé, disait-elle, un certain nombre de relations amicales entre elle et certains officiers de la Kommandantur, fut finalement condamnée à une peine de prison pour un ensemble de circonstances qui ne l'accablaient qu'implicitement.

Mais, si on avait poussé le témoin dans ses derniers retranchements, on se serait probablement aperçu que l'agent auquel il prétendait avoir demandé un rapport était inexistant et que sa déposition n'était qu'un assemblage de ces "on dit" qui empoisonnent l'atmosphère des petites villes où tout le monde se connaît.

Loin de moi l'idée d'assimiler tous les témoignages qui ont paru sur les camps de concentration allemands, à celui-ci. Mon propos vise seulement à établir qu'il y en eût qui n'ont rien à lui envier, même parmi ceux auxquels l'opinion fit la meilleure fortune. Et qu'en dehors de la bonne ou de la mauvaise foi, il y a tant d'impondérables qui influent sur le récitant, qu'il faut toujours se méfier de l'Histoire racontée, particulièrement quand elle l'est à chaud. Les jours de notre mort, qui consacrèrent le prestigieux talent de David Rousset, sont, de bout en bout, et pour la plupart des faits auxquels l'auteur se réfère, sinon un rassemblement de "on dit" qui couraient dans tous les camps et qu'on ne pouvait jamais vérifier sur place, du moins, une suite de témoignages de seconde main, juxtaposés -- harmonieusement, il faut le reconnaître -- dans le dessein de servir une interprétation particulière.

Dans cet ouvrage, où il est question de vérité et non de virtuosité, on n'en trouvera aucun extrait.

* * *

Les textes que je cite sont littéralement transcrits. Ils sont, pour la plupart, précédés ou suivis d'un commentaire personnel.

Pour la commodité de la confrontation, j'ai classé leurs auteurs en trois catégories : ceux que rien ne destinait à être des témoins fidèles et que -- sans aucune intention péjorative, d'ailleurs, -- j'appellerai les témoins mineurs; les psychologues, victimes d'un penchant un peu trop prononcé pour l'argument subjectif; et les sociologues ou réputés tels.

En garde jusque contre moi-même, pour n'être point [page 122] accusé de parler de choses qui se situeraient un peu trop à l'écart de ma propre expérience, de tomber dans le défaut que je reproche aux autres et de risquer, à mon tour, quelque entorse aux règles de la probité intellectuelle, j'ai renoncé délibérément à présenter un tableau complet de la littérature concentrationnaire. Il ne s'agit que d'un Regard, je le précise encore, et il ne porte que sur des faits ou des arguments que j'ai pu apprécier par moi-même.

Le nombre des auteurs mis en cause est donc forcément limité dans chaque catégorie et pour l'ensemble: trois témoins mineurs (Note de l'auteur: Je prie qu'on ne voie aucune intention maligne d'anticléricalisme par la bande, dans le fait qu'ils soient trois prêtres.) (l'abbé Robert Ploton, Frère Birin, des écoles chrétiennes d'Epernay, l'abbé Jean-Paul Renard), un psychologue (David Rousset), un sociologue (Eugen Kogon). Hors catégorie : Martin-Chauffier. Un bienheureux hasard ayant voulu qu'ils fussent les plus représentatifs, la clarté de l'exposé y gagne et les voies de la reconsidération du problème concentrationnaire n'en sont que mieux indiquées.

Le lecteur sera naturellement tenté de situer ces mises au points dans le grand drame de la déportation, en regard de ses tragiques conséquences d'ensemble, sur le plan humain, et peut-être de conclure que je me suis un peu trop arrêté au détail. Si je relève que les transports de France en Allemagne se faisaient à cent par wagons destinés à recevoir quarante personnes au maximum, et non à cent vingt-cinq comme l'ont prétendu certains, on observera que cela ne modifie pas sensiblement en mieux les conditions générales du voyage. Si je précise qu'un camp portait le nom de Bergen-Belsen et non de Belsen-Bergen, je ne change, à coup sûr, rien au sort de ceux qu'on y internait. Que le mot Kapo soit formé à l'aide des initiales de ceux qui composent l'expression allemande Konzentrationslager Arbeit Polizei, ou dérive de l'expression italienne Il Capo, n'a aucune importance en soi. Et les mauvais traitements, la faim, la torture, etc., qu'ils aient eu lieu dans un camp ou dans un autre, que celui qui les rapporte les ait vus ou non, qu'ils aient été le fait des S.S., directement ou par la personne interposée de détenus triés sur le volet, restent toujours de mauvais traitements.

J'observerai à mon tour qu'un ensemble est composé de détails et qu'une erreur de détail de bonne ou de mauvaise foi, outre qu'elle est de nature à fausser l'interprétation chez le spectateur, I'amène logiquement à douter du tout s'il la [page 123] décèle. A douter seulement, quand il n'y a qu'une erreur: s'il y en a plusieurs...

On me comprendra mieux si on veut bien se reporter à un fait divers qui défraya la chronique, il y a quelques années. A la veille même de cette guerre, un étudiant étranger, profitant d'un moment d'inattention des gardiens déroba, au Louvre un tableau de Watteau connu sous le nom de L'Indifférent. Quelques jours après, il le rapporta ou on le retrouva chez lui, mais il lui avait fait subir une petite modification : importuné par cette main qui s'élevait dans un geste que tous les spécialistes disaient inachevé, soit du fait du Maître lui-même, soit de celui de la déprédation, il l'avait appuyée sur une canne. Cette canne ne changeait rien au personnage. Elle s'harmonisait au contraire merveilleusement avec son allure. Mais elle précisait le sens de son indifférence et modifiait sensiblement l'interprétation qu'on en pouvait donner dans ses causes ou dans son but. Notamment, on pouvait soutenir que cette interprétation eût été tout autre si, au lieu de la canne, on avait mis dans sa main une paire de gants, ou si on en avait négligemment laissé tomber un bouquet de fleurs.

En dépit qu'on ne puisse jurer qu'à l'origine, si la canne n'avait pas existé effectivement sur le tableau, elle n'avait pas été plus que la paire de gants, ou le bouquet de fleurs, dans les intentions de Watteau, on l'effaça et on remit le tableau à sa place. Si on l'avait laissé subsister, personne n'eût jamais remarqué une dissonance, ni dans le tableau lui-même, ni dans l'aspect général des galeries de peinture du Louvre. Mais si, au lieu de se borner à la correction de L'Indifférent, notre étudiant s'était avisé de résoudre toutes les énigmes de tous les tableaux, s'il avait placé un loup de velours sur le sourire de la Joconde, des hochets dans les mains tendues de tous ces petits Jésus qui reposent, étonnés, sur les genoux et dans les bras de vierges figées, des lunettes à Erasme; et... si on avait laissé subsister tout cela, on imagine l'aspect qu'eût pris le Louvre!

Les erreurs qu'on peut relever dans les témoignages des déportés sont du même ordre que la canne de l'Indifférent, ou un masque éventuel sur le visage de la Joconde: sans modifier sensiblement le tableau des camps, elles ont faussé le sens de l'Histoire. En passant de l'une à l'autre et en les associant, le déporté de bonne foi a la même impression que s'il parcourait les galeries d'un Louvre d'atrocités entièrement revu et corrigé.

[page 124]

Il en sera de même du lecteur s'il veut bien, avant de prononcer son jugement sur chacun des textes cités, se demander, abstraction faite de toutes autres considérations, si son auteur pourrait le maintenir intégralement devant un Tribunal régulièrement constitué et qui serait minutieux par surcroît.

Mâcon, le 15 mai 1950.

1. Prologue

2. Un grouillement d'humanités diverses aux portes des Enfers

3. Les cercles de l'Enfer

4. La barque de Charon

5. Un hâvre de grâce antichambre de la mort

6. Naufrage

7. La littérature concentrationnaire

8. Les témoins mineurs

9. Louis Martin-Chauffier

10. Les psychologues: David Rousset et l'univers concentrationnaire.

11. Les sociologues: Eugen Kogon et l'enfer organisé

12. Conclusion


No hate. No violence. Races? Only one Human race.
United We Stand, Divided We Fall.
Know Your enemy

You too are welcome as a freedom fighter. Act now! Tomorrow it will be too late!
Compose your letter online. Write now to Rdio Islam
Ahmed Rami, writer, journalist, is the founder of the radio station Radio Islam.
Donations to help his work may be sent (in cheques or in notes) to his address:
Ahmed Rami - Box 316 - 10126 Stockholm, Sweden
Phone:+46708121240
Latest additions:
English -Svensk -French -German -Portug -Arabic -Russian -Italian -Spanish -Suomi
© No Copyright. - All texts and files in this Site may be republished and reproduced
as long as Radio Islam-(at http://www.abbc.net) where they are located - is mentioned.

HOME